En Algérie, la Jeunesse sportive de Kabylie, l’équipe rebelle

Culture supporteurs. Le club phare de cette région contestatrice tente de s’inventer un avenir sans renier son histoire. Ses supporteurs sont tiraillés entre un passé glorieux et un présent incertain.

Par Mohamed Amine Dahleb (Alger, correspondance)
Publié le 27 décembre 2023 à 17h30, modifié le 28 décembre 2023 à 14h38 Temps de Lecture 3 min.

Son inauguration par le président Tebboune, annoncée le 23 décembre, attendra encore. Mais le stade, à l’allure de soucoupe volante verte et jaune, les couleurs de la Jeunesse sportive de Kabylie (JSK), se dresse déjà tel une forteresse au-dessus de Tizi-Ouzou. « Le plus beau stade d’Algérie », juge le sélectionneur Djamel Belmadi, au sujet de cet édifice de 50 000 places promis par Abdelaziz Bouteflika en 2003, alors en pleine campagne pour sa réélection. Il s’agissait alors de faire oublier la mort de plus d’une centaine de jeunes tués dans des émeutes deux ans auparavant. Vingt ans plus tard, la promesse a été tenue, mais les lignes de fracture entre Alger et la Kabylie restent béantes.

La JSK est un porte-étendard de la cause berbère dans le pays et au-delà des frontières. Elle représente la Kabylie, sa langue et sa culture opprimée par le pouvoir central algérien. Elle a accompagné par ses victoires des moments politiques clés comme le « printemps berbère » en 1980 ou le « printemps noir » en 2001. Les slogans qui ne pouvaient se dire dans la rue étaient criés dans les stades.

En 1977, lorsque l’équipe a atteint la finale de la Coupe d’Algérie, pour la première fois on pouvait entendre une partie des travées du stade du 5 juillet d’Alger demander « Anwa wigi ? » (« Qui sommes-nous ? »), et le reste de répondre en chœur « d imazighen ! » (« Des Amazigh ! »), se remémore Houcine, alors étudiant en droit. « C’était d’un courage incroyable, en présence du président Boumediène, c’est-à-dire durant les années de plomb où la sécurité militaire faisait peur à tout le monde », explique cet avocat, impliqué dans la défense des prisonniers d’opinion, sous couvert d’anonymat. L’événement est évoqué par Oulahlou, auteur de la chanson Pouvoir assassin !, dont le refrain est devenu un classique des stades depuis 1998 et l’assassinat de Matoub Lounès, chanteur rebelle, icône de son vivant, tué dans des circonstances toujours floues.

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Pour Aghiles, un supporteur venu d’Alger pour encourager son équipe, « la JSK, c’est comme le Barça, c’est la fierté d’une région dont la culture a été longtemps méprisée par le pouvoir ». Pour Da Ouamar, un vieux supporteur qui ne se rend plus au stade depuis longtemps mais dont la boutique est ornée de photos historiques résume le sentiment général, « la JSK, c’est un symbole de liberté et de fierté ».

Record de titres de champions
Le club de Tizi-Ouzou est une institution du football algérien, le seul à n’avoir jamais quitté l’élite depuis qu’il y a accédé en 1969. Il détient le record de titres de champions (14) et un palmarès africain éloquent avec notamment deux victoires en Ligue des champions continentale. Mais depuis quinze ans, la JSK n’a récolté que deux trophées et les dernières années de Mohand-Chérif Hannachi, capitaine de l’équipe des années 1970 avant de devenir le président emblématique du club entre 1993 à 2018, ont été synonymes d’un déclassement progressif. « On était devenu un club banal », se désole Aghiles.

Sa succession par le jeune Cherif Mellal (42 ans), qui prendra la présidence à l’issue d’un combat homérique, préfigurant d’un an les protestations du Hirak contre un pouvoir cacochyme, va renouveler la ferveur autour des « canaris ».

Poussé à son tour vers la sortie en septembre 2021, Cherif Mellal a finalement été incarcéré en janvier 2023, puis condamné le 25 octobre à dix-huit mois de prison ferme pour atteinte à l’unité nationale après être notamment apparu sur des photos au côté de militants présumés du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, une organisation « terroriste » selon Alger. « Ils ont voulu casser la renaissance du club et un homme dévoué à sa région », tonne un membre des Kabylie Boys Ultra, le principal groupe de supporteurs de la JSK.

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Il y a encore six mois, alors que son équipe était au bord de la relégation en deuxième division, Aghiles vouait aux gémonies le rachat de son club par l’entreprise publique de téléphonie mobile Mobilis. Comme pour de nombreux supporteurs, ce changement de propriétaire s’apparentait à « vendre l’âme de la JSK ». Le propos s’est depuis adouci sous l’effet des fonds versés. « Aujourd’hui, aucun club algérien ne peut se passer de l’argent d’une entreprise publique », relève son ami Samy.

Le stade Hocine Aït Ahmed
« La JSK possède un patrimoine historique inégalé, mais elle a besoin de compétences pour entrer dans le football moderne. Mobilis peut être une chance pour se moderniser mais il faut faire confiance aux jeunes », juge pour sa part l’ancien responsable de la communication du club, Mohamed Bellahcène.

Ces dernières années, une bataille au sein de l’opinion a par ailleurs éclaté sur l’appellation du nouveau stade. A Tizi-Ouzou, nombreux ont été ceux à pousser pour qu’il soit nommé « Matoub Lounès ». Mais la simple évocation de ce nom donne des sueurs froides aux responsables politiques du pays tant les paroles frondeuses du chanteur résonnent encore dans le cœur de la jeunesse kabyle.

Finalement, une autre figure de la région a été choisie en la personne de Hocine Aït Ahmed, un des pères de la révolution algérienne de 1954, mais aussi un opposant resté longtemps en exil. Un choix plus consensuel, destiné à inciter cette région à une plus grande participation à la vie politique, à un an de l’élection présidentielle prévue en décembre 2024. En 2019, la Kabylie avait boycotté le précédent scrutin à plus de 99 %.

Mohamed Amine Dahleb (Alger, correspondance)