Slimane Azem, une voix de Kabylie dans la mémoire de Longwy

Le vendredi 18 septembre, au Parc des Récollets, les chansons de Slimane Azem ont résonné dans une ville qui fut autrefois celle de ses années d’ouvrier. Entre mémoire de l’exil, histoire ouvrière et transmission de la culture kabyle, Longwy a retrouvé une figure qui appartient désormais à son histoire.
Il y a des hommages qui se déroulent dans le silence. Et puis il y a ceux où la mémoire revient en musique.
Ce vendredi 18 septembre, la voix de Slimane Azem s’est mêlée aux conversations, aux souvenirs et aux airs de la Fanfare du Soleil. Autour de l’allée qui porte déjà son nom, des habitants, des élus, des responsables de la CBF et de nombreux membres de la communauté kabyle se sont retrouvés pour rendre hommage à celui qui fut à la fois poète, chanteur, exilé et… ouvrier sidérurgiste du bassin longovicien.
Il y avait quelque chose de singulier à entendre ses chansons ici. Car avant de devenir l’une des grandes voix de la chanson kabyle, Slimane Azem avait connu les usines de Longwy. La poussière, le travail, les hauts fourneaux, les journées d’ouvrier. Et l’exil.
Né en Kabylie en 1918, Slimane Azem arrive en France en 1937. Il a alors 19 ans. Comme beaucoup de jeunes hommes de son époque, il quitte sa terre natale pour venir travailler en France. Son parcours le conduit notamment dans le bassin de Longwy, où il exerce durant près de deux années dans une aciérie.
Des décennies plus tard, son nom est toujours là. Sur une allée. Sur des plaques. Dans les mémoires. Et surtout dans les chansons.
« Slimane Azem n’était pas seulement un chanteur, il était une voix », a rappelé le maire de Longwy, Vincent Hamen, lors de la cérémonie. Une voix portant « l’exil, la nostalgie du pays natal, l’attachement à la langue, à la mémoire et aux racines ».
La phrase résume peut-être mieux que n’importe quelle biographie ce qui s’est joué ce vendredi. Parce que Slimane Azem a chanté ce que beaucoup d’immigrés connaissent intimement : l’arrachement à la terre natale et à la famille, l’exil, le travail pénible, la solitude, le pays que l’on a quitté et auquel on continue de penser.

Trois plaques, trois traces dans la ville

Une première plaque est dévoilée. Puis la Fanfare du Soleil entraîne les participants dans le parc. Les chansons de Slimane Azem résonnent à nouveau.
Une deuxième plaque apparaît. Une minute de silence est observée.
Puis une troisième plaque, rappelant l’allée Slimane Azem, est officiellement dévoilée.
Trois gestes simples pour inscrire davantage encore son nom dans la ville.
Trois traces dans un parc où, désormais, les promeneurs pourront croiser son nom sans nécessairement connaître son histoire.
Et c’est peut-être là que commence véritablement la transmission.
Un enfant qui demande : « Qui était Slimane Azem ? »
Un parent qui raconte. Une chanson que l’on fait écouter. Une histoire qui passe d’une génération à l’autre.
Parmi ceux qui ont contribué à faire vivre cet hommage, Jean-Paul Durieux occupe une place particulière. Ancien député-maire de Longwy et conseiller général de Meurthe-et-Moselle, il a rappelé que l’artiste avait vécu plusieurs années dans la région et travaillé, comme beaucoup d’autres habitants, dans les usines. Pour lui, Slimane Azem était devenu « un frère, un camarade ».
La guerre, les déchirures et les silences
Pour comprendre cette œuvre, il faut aussi revenir à l’histoire tourmentée de l’Algérie.
La guerre d’Algérie a profondément bouleversé les sociétés et les familles. En Kabylie, les affrontements d’une extrême violence entre le FLN et le MNA, la guerre menée par l’armée française, l’instrumentalisation des harkis ont brisé des solidarités anciennes, provoqué des fractures profondes et des déchirements destructeurs au sein des villages et des familles.

Les traumatismes n’ont jamais traités!

La conférence donnée à l’hôtel de ville par Youcef Nacib, biographe de Slimane Azem, a permis de replacer le parcours de l’artiste dans cette histoire complexe qui a affaibli la société kabyle, laquelle a perdu beaucoup de ses femmes et de ses hommes.
Slimane Azem ne retrouvera jamais sa terre natale. Ses chansons seront absentes des ondes algériennes. Mais une voix interdite d’antenne n’est pas nécessairement une voix qui disparaît. Elle circule autrement. Dans les familles. Dans les cafés. Dans les rassemblements. Dans les communautés installées en France. Sur les cassettes que l’on s’échange. Puis sur les nouveaux supports. La voix de Slimane Azem traverse ainsi les décennies et les frontières. Elle accompagne ceux qui ont quitté la Kabylie, mais aussi leurs enfants et leurs petits-enfants. La Kabylie devient alors une terre de mémoire. Un paysage intérieur.
L’exil transforme le souvenir en chanson.
Et la chanson transforme le souvenir en mémoire collective, celle des kabyles.