Hommage à Cherif Hamani, la richesse du patrimoine musical kabyle

Une rencontre pour évoquer sa vie et son œuvre artistique

Le dimanche 16 novembre 2025, le Centre culturel CBF Drancy organise une rencontre autour de la vie et de l’œuvre de Cherif Hamani. Deux ans après sa disparition, cet événement célébrera un grand artiste de la chanson kabyle, en présence de sa famille et de ses nombreux amis.
Qui était Cherif Hamani ?

Chérif Hamani – L’écho d’un cœur kabyle

Les racines d’un poète

En 1956, sous le ciel printanier de Tagragra, un village niché dans les hauteurs d’Aït Mahmoud (commune de Béni-Douala), naît Chérif Hamani, dans une Algérie en proie à la guerre d’indépendance. Dans cette Kabylie où chaque vallon murmure des chants de résistance et d’espoir, l’enfant grandit au sein d’une famille modeste, entouré des récits des anciens et des mélodies qui tissent l’âme de son peuple. Ces premières années, marquées par la rudesse de la vie rurale et l’élan de liberté d’une nation en lutte, forgent en lui une sensibilité profonde. De cette terre de lumière et de douleur, Chérif tirera l’inspiration d’une œuvre qui portera la mémoire kabyle à travers le temps.

Les premiers pas d’un passionné

Dès son plus jeune âge, Chérif se découvre une fascination pour la musique. Dans une société où la pratique artistique est parfois perçue comme frivole, il doit souvent braver les interdits familiaux pour vivre sa passion. Sa route musicale commence presque  clandestinement : armé d’une simple mandoline de fortune, il apprend seul, à l’oreille, les mélodies qu’il entend lors des fêtes de village et des cérémonies religieuses. Il tend l’oreille attentivement aux isfra et aux dker, ces chants sacrés et poèmes anciens hérités de la tradition orale kabyle, qu’il interprète avec ferveur et émotion, nourri par les poètes mystiques tels que Cheikh Mohand et Si Mohand ou M’hand. Ce rapport intime à la musique forge une oreille d’une rare finesse et une expressivité sincère, prémices d’un talent qui ne demande qu’à éclore.

L’éveil d’une vocation musicale

En 1968, à l’âge de douze ans, Chérif assiste à un événement qui bouleversera son destin : l’inauguration du monument aux morts de Taourirt Moussa, où Taleb Rabah, figure emblématique de la musique kabyle, fait vibrer la foule. Ébloui, le jeune garçon ressent un déclic : la musique deviendra sa raison d’être. À Tagragra, il s’imprègne des chants poétiques de Tiloua, Mouh Smaïl Matoub et Mouh Oubouzid, ainsi que de Saïd Mouh Ouali, originaires du village voisin de Thaourirth, et des mélodies spirituelles de la zaouïa Hadj Belkacem, maison natale de Brahim Izri, avec qui il se lie d’amitié, tout comme avec Lounès Matoub, son contemporain, partageant une passion dévorante pour la musique.  Sa grand-mère maternelle, figure centrale de son enfance, lui inspirera plus tard la bouleversante chanson Azeta, un hommage vibrant à cette femme qui a nourri son imaginaire.

Un parcours scolaire entre Kabylie et Alger

En 1962, Chérif entame sa scolarité à l’école primaire de Tizi-Hibel, où il passe quatre années avant de rejoindre l’école de Tagemout Azouz. Là, il obtient son Certificat d’études  primaires, symbole de son sérieux et de sa détermination. Il poursuivit ses études au collège de Béni-Douala pendant deux ans, où il eut pour camarade de classe Zedek Moh Smail. Il vécut cette période dans une ambiance d’effervescence intellectuelle qui nourrit son goût pour la poésie et la chanson. À son arrivée à Alger, il achève sa scolarité au collège et au lycée du Vieux Kouba, tout en intégrant le conservatoire de musique chaâbi afin de structurer la musique apprise sous les oliviers ou dans les clairières du village. Autodidacte passionné, il se plonge dans l’écoute des grands noms de la chanson kabyle et chaâbi : Slimane Azem, Cheikh El Hasnaoui,  Dahmane El Harrachi, El Hadj El Anka et Allaoua Zerrouki, le « rossignol kabyle ». Ces influences façonnent son style unique, où le chaâbi traditionnel se teinte de touches modernes, notamment dans son jeu virtuose au mandole.

Alger : entre labeur et ferveur artistique

Dans les années 1970, Chérif s’établit à Alger, menant une double vie entre obligations  professionnelles et passion musicale. En 1974-1975, il travaille comme clerc d’avocat, puis comme agent d’administration à la Société nationale des transports routiers (SNTR) en 1976. En 1978, il devient aide-comptable à l’Entreprise algérienne de presse, puis à l’Office des publications universitaires et à la CASORAL, où il retrouve son ami d’enfance Acher Madjid, également artiste. Cette complicité renforce son attachement au milieu artistique algérois. Mais la musique reste son véritable refuge. Il anime des mariages etdes galas, jouant du banjo aux côtés de figures algéroises, dans les cafés animés de la capitale comme dans les villages reculés de Kabylie. Au mythique Café de Tontonville, carrefour des artistes algérois, il côtoie Mohamed Rachid, maître du chaâbi. Avec Majid  Aït Rahman, dit El Hasnaoui Amechtouh, il forme une troupe de mélomanes, partageant  des soirées où la musique devient un acte de communion. Avec Lounès Matoub et Lounès Kheloui, il sillonne la Kabylie et l’Algérie musicale. Discret mais généreux, Chérif commence déjà à inspirer et guider de jeunes artistes, qu’il encourage et soutient avec humilité.

Paris : l’éclosion d’un talent

En 1979, poussé par l’élan de sa troupe, Chérif embarque d’Alger à Marseille avec un ami, avant de rejoindre Paris. Il s’installe au 3, rue Volta, Paris 3ème, dans un hôtel-restaurant tenu par un compatriote de Béni-Douala, lieu de ralliement des immigrés kabyles. Guidé par les anciens, il découvre le 74, boulevard de Charonne, Paris 20ème, épicentre de la diaspora artistique. Là, il retrouve Rachid Messbahi, Akli Yahyaten, Youssef Abdjaoui, Dahmane El Harrachi, Salah Sadaoui, Sid Messaoudi, Athmani, Lounis Aït Menguellet, Aït Meslayen, Belaïd Saïdji, Amar Koubi et bien d’autres figures de la chanson kabyle. Sa carrière prend un nouvel élan. Par un heureux hasard, alors qu’il accompagne Madjid El Hasnaoui en studio, un éditeur le reconnaît pour l’avoir vu sur scène lors d’un mariage kabyle aux côtés de Lounès Matoub. Encouragé par ses amis, Chérif enregistre son premier album, Ayen Bghighe (1979), marquant le début de sa carrière de chanteur, où il côtoie et se lie d’amitié avec Farid Feragui, Hamidouche, Ouazib et de nombreux autres artistes.

Retour en Algérie : la musique face à l’épreuve

En 1983, Chérif se marie et, en 1986, choisit de rentrer en Algérie pour rejoindre sa famille. À Tizi-Ouzou, il travaille comme comptable tout en continuant d’animer des mariages et des galas, portant la musique kabyle dans les villages et les villes. En 1989, il enregistre A Tala avec les éditions Triumph Musique, un album emblématique. Mais les événements des années 1980 et 1990, marqués par la montée du terrorisme, bouleversent son parcours. Les assassinats de proches, comme le journaliste Smaïl Ifsah, Mouh Achour Belghezli et, en 1998, son frère d’âme Lounès Matoub, le marquent  profondément. Malgré la peur, il persiste et enregistre Lmer Ufigh (1996) et Alayseker (1998), des albums empreints de douleur et d’espoir.

Le retour en France : une maturité artistique

En 1999, Chérif revient en France pour un projet avec l’Association de culture berbère (ACB). Avec Farid Aouameur, il modernise son style dans Complinte Achugher (2000),

puis collabore en duo avec la diva de la chanson kabyle Na Cherifa et Brahim Izri. En 2004, Ur Dhascar aborde la situation sociopolitique algérienne et la séparation forcée, suivi par Lebedna n Emmi (2007), un dialogue à cœur ouvert entre un père et son fils, et Yurek

Ayul (2014). Il reste un pilier de la communauté kabyle et exprime son admiration pour les grandes voix féminines kabyles telles qu’El Djida Thamechtouhth, El Djida  Thamekrant, Na Cherifa, Hnifa, ainsi que Zohra, Malika Domrane, Malika Yami, Karima et tant d’autres. Selon lui, la sensibilité féminine traduit avec intensité les sacrifices et la condition des femmes dans notre société.

La dernière mélodie

En 2021, un diagnostic de cancer du pancréas assombrit son horizon. Chérif affronte la maladie avec courage, entouré de sa famille et de ses amis. Le 20 octobre 2023, à 12 h 57, il s’éteint à l’hôpital Avicenne de Bobigny, à 68 ans.

Un héritage éternel

Chérif Hamani a incarné l’âme kabyle avec authenticité et humanité. Il a guidé de nombreux artistes et créé une communauté grâce à sa voix et à ses textes. Ses chansons continuent de résonner dans les cœurs, de Tagragra à Paris, et il demeure un passeur d’émotions intemporel, symbole de liberté, d’amour et de fraternité.

Informations pratiques

📅 Date : Dimanche 16 novembre 2025
📍 Lieu : Centre culturel CBF Drancy
37 Boulevard Paul Vaillant Couturier, 93700 Drancy
📧 Contact : cbfdrancy@cbf.fr
📞 Téléphone : 07.63.19.66.48